Présentation générale

Les tables rondes du colloque « Regards critiques sur la participation politique en ligne » convient des chercheurs, français et étrangers, à débattre d’une question qui apparaît centrale dans de nombreux travaux portant sur les rapports entre politique et numérique : « Peut-on analyser la participation politique en ligne avec les approches théoriques traditionnellement utilisées en sciences humaines et sociales ? » Cette question serait d’ailleurs incomplète sans son corollaire : « Les recherches sur les usages politiques d’Internet et des réseaux sociaux revisitent-elles certaines approches théoriques, ou même, en produisent-elles de nouvelles ? »

Ce double questionnement trouve, selon les recherches considérées, des réponses différenciées lesquelles s’appuient sur des définitions plus ou moins extensives de la participation politique mais aussi sur des hypothèses diverses voire antagonistes quant à la réelle contribution d’Internet aux transformations des pratiques politiques.
Par exemple, de nombreux travaux portant sur les discussions politiques en ligne témoignent d’une remise en cause du modèle habermassien de la sphère publique ; au-delà de la critique du discours rationnel-critique, de la nécessité subséquente de prendre en considération une plus grande diversité de formes d’expression et du simple constat que le politique ne s’installe pas nécessairement dans les espaces qui lui sont institutionnellement dévolus, quelles pourraient être les propositions alternatives ?

Pour certains, la participation politique en ligne constitue simplement une transposition ou une extension des pratiques participatives habituellement observables hors ligne, chat et forums seraient ainsi la version en ligne des meetings et des réunions. Pour d’autres, les frontières entre expression, participation, engagement et mobilisation se trouvent, en ligne, bousculées, et on assisterait à l’émergence de formes inédites de participation politique n’entretenant que peu de liens avec les comportements politiques traditionnels. D’aucuns proposent de dépasser cette perspective binaire en développant un concept tel que celui de « participation politique expressive ». Il serait significatif d’une approche extrêmement élargie de la participation politique, rejoignant en cela un débat récurrent en science politique sur la légitimité à inclure dans la définition de la participation politique des formes minimalistes d’intérêt pour la politique. Dès lors, l’évaluation méthodique et rigoureuse des divers cadres d’analyse théoriques sur lesquels se fondent les travaux sur la politique en ligne apparaît tant comme une des conditions de leur solidité que de leur contribution au possible renouvellement des nombreux champs disciplinaires dans lesquels ils s’inscrivent.

La réflexion théorique est par ailleurs malmenée par la rapidité des changements techniques. Ainsi, certains bouleversements politiques sembleraient coïncider avec quelques évolutions significatives comme les réseaux sociaux. L’enthousiasme, suscité par l’appropriation, rapide, de dispositifs ou de techniques numériques récents, par la sphère politique ou par les citoyens, incite parfois les chercheurs à délaisser leurs champs d’investigation antérieurs. Par exemple, l’intérêt pour les blogs politiques, très marqué pendant les années 2005-2010, est désormais minoré au profit de l’observation des réseaux sociaux. Les réponses à l’appel à communication de notre journée « junior » le confirment. Ce tropisme pour l’actualité se développe parfois au détriment, dans les travaux actuels, de la prise en considération des enseignements issus de l’analyse des matériaux et des périodes antérieurs, excluant de ce fait un salutaire recul scientifique dans l’histoire pourtant nourrie de 15 à 20 ans d’usage des TIC à des fins politiques (et même 30 si l’on inclut le Minitel en France et les réalisations sur les réseaux câblés dans plusieurs pays).
L’innovation technologique permanente constitue à la fois un défi et une astreinte pour une démarche intellectuelle qui nécessite une prise de distance avec les phénomènes politiques observés et l’approfondissement des concepts et des approches théoriques nécessaires à leur compréhension, au-delà des supposées causalités entre les réseaux numériques et les systèmes politiques.

Puisant dans les multiples travaux sur les pratiques politiques des réseaux numériques et les interrogations théoriques qu’ils ont suscités, il nous paraît donc utile et nécessaire de centrer une journée de notre colloque sur cette double interrogation. Nous souhaitons fonder les tables rondes de ce 20 juin 2013 et les publications qui en découleront sur un tel effort réflexif, commun à tous les conférenciers, conviés à interroger la pertinence de leur cadre d’analyse au regard des questionnements précédemment évoqués.