La révolte du citoyen qui ne veut plus être délibératif

Lancée à l’initiative de l’Observatoire de la biologie de synthèse, la première conférence-débat du Forum de la Biologie de Synthèse s’est tenue jeudi 25 avril dernier au Conservatoire National des Arts et Métiers. Cette conférence avait pour thème : « La biologie de synthèse existe-t-elle ? ». Dès les premières minutes de prise de parole des intervenants, des manifestants du collectif Pièces et Main d’Œuvre , portant des masques de Chimpanzés, sont intervenus pour bloquer le débat utilisant à cette fin pancartes, banderoles, agitation sonore (cris et sifflets), autocollants apposés sur les murs et le sol, débranchant les caméras retransmettant en direct la conférence. Parmi les slogans affichés sur les banderoles, on peut lire « Participer c’est accepter ».
Le 23 mai dernier, à Bure, petit village de la Meuse, devait se tenir la première d’une série de réunions publiques organisées par la Commission Particulière du Débat Public sur le projet de centre d’enfouissement des déchets radioactifs. A l’initiative d’un collectif d’acteurs rassemblés sous la bannière de « Bure Stop » regroupant une quarantaine d’associations, des manifestants ont interrompu le débat dès la prise de parole du président de la CPDP, M. Bernet par des cris : « débat bidon », « référendum » rendant impossible toute discussion entre les personnes présentes. La rhétorique est à peu de choses près la même que celle des « chimpanzés du futur » de PMO : toutes les décisions engageant l’avenir du territoire/de la société sont prises dans des cercles technopolitiques suivant des logiques libérales, sous la pression de lobbies dont la proximité avec les cercles politiques est vigoureusement dénoncée.
Ces deux exemples récents viennent confirmer une tendance à une forme de radicalisation de la critique anti-débat dont nous avions déjà eu un aperçu lors du débat public sur les nanotechnologies en 2009 (Laurent, 2010). La posture des acteurs consiste ainsi à refuser le jeu de la délibération, celle-ci étant, selon eux, organisée par les élites politiques, économiques et scientifiques au détriment d’une majorité de la population soumise, par un dispositif relativement fermé, à la domination exercée par une oligarchie démocratique. On reconnait ici une vulgate de l’approche démocratique radicale que l’on trouve à la fois chez Rancière (2005) et Mouffe (1996, 1999) qui, prenant le contre-pied des philosophes de la délibération, appellent à la redéfinition des formes de la démocratie participative et délibérative pour s’ouvrir à la différence et faire place au dissensus et au conflit. Pour autant, la critique va plus loin puisqu’elle se double d’une analyse assez virulente du travail des chercheurs spécialistes du débat public et de la délibération « embedded » dans les procédures dont ils assurent parfois la conception et/ou l’évaluation. Si les opposants radicaux au débat tendent à rabattre la démocratie participative sur la manifestation et le boycott dans sa version ‘alter’, ils posent néanmoins une question sérieuse à ceux qu’ils qualifient nommément « d’acceptologues ». Ce néologisme efficace désigne ces « chercheurs du systèmes » qui conceptualisent la démocratie participative comme une forme déguisée de nouvelle domination, moins virulente mais tout aussi pernicieuse que la domination de classe dénoncée par l’Ecole de Francfort.
Sans poser véritablement la question de l’aveuglement des chercheurs ou de leur sincérité, ces démocrates radicaux interrogent les conceptions de la démocratie délibérative qui s’incarnent dans les procédures sachant que celles-ci sont largement construites par ceux-là mêmes qui élaborent les concepts susceptibles de les appréhender. Cette potentiellement fâcheuse mise en abîme qui nécessiterai de revenir sur le long débat épistémologique de la relation du chercheur à son objet nous interrogera ici sous l’angle du travail de conceptualisation spécifique réalisé par les chercheurs sur la délibération en ligne.